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La moisson des ruisseaux - 1900
dimanche 20 janvier 2013, par
Nous avons rencontré un jour à Saint-Ouen, un certain vieux bonhomme qui n’avait pas tout à fait la mine d’un chiffonnier et à qui nous avons demandé sa profession.
— Je suis marchand de tripes pour les chiens, nous a-t-il répondu.
Nous ne nous serions jamais imaginé qu’une pareille profession pût exister et surtout nourrir son homme. Il paraît que si. Le père Douté nous a donné son adresse : 2, rue Marceau. Il possède une véritable clientèle qu’il fournit régulièrement. Chaque matin, il fait sa tournée avec sa voiture attelée d’un petit âne. Quant à savoir où il achète ou découvre sa marchandise, peut-être craint-il la concurrence– il n’a pas voulu nous renseigner.
A ce commerce qui lui laisse des loisirs, le bonhomme en joint un autre au moins aussi bizarre.
Il passe dans plusieurs cités de Saint-Ouen et de Clichy, et il y achète les coquilles d’escargots. Il a quelques biffins qui le fournissent, de même qu’il sait où revendre sa marchandise.
— Alors, lui disons-nous, c’est donc réel qu’on fabrique des escargots ?
— Ben, pourquoi pas ! On fabrique bien plus étonnant que ça.
— Et avec quoi ? du mou, des poumons de bœuf.
— Pas du tout, il faut de la marchandise soignée, du mou de veau, du foie de cochon.
Et nous apprenons que le marchand de tripes pour chiens vend en moyenne pendant la bonne saison deux à trois mille coquilles par jour, et qu’il n’est pas le seul à exercer ce commerce.
Un autre type encore que celui qui ramasse les crottes de chiens. Tout le monde sait que ce… que cette… substance est très recherchée pour peausser les gants de Suéde, pour leur donner cette souplesse incomparable qu’ils possèdent.
C’est surtout le matin que la récolte est fructueuse, et, selon notre homme, il faut encore connaître les bons endroits. Tout comme les hommes, les chiens ont leurs habitudes, et de même que le ramasseur de bouts de cigares sait que devant tel café, à telle heure, il remplira sa poche, de même le ramasseur de… parfaitement… sait où il lui faut aller pour trouver de la marchandise.
Que ne ramasse-t-on pas sur le pavé de Paris ? Dans les quartiers excentriques, il n’est pas rare de voir ramasser le crottin de cheval. Les petits bourgeois qui ont un coin de jardin derrière leur maison achètent encore un bon prix la brouettée.
On ramasse les écorces d’orange qui, séchées, sont employées en herboristerie et par les liquoristes pour faire du curaçao….. amère énigme !
Les têtes de faisans font aussi l’objet d’un trafic spécial. On les ramasse à la porte des rôtisseries et lorsqu’on en trouve dans les boîtes, pendant la période de la chasse. Le chiffonnier qui en a trouvé une, plutôt que de l’ajouter à son fricot, la conserve et la vend à un nouveau type d’industriel : l’empailleur pour charcutier. La tête du volatile est vidée, nettoyée, empaillée, on lui met des yeux de verre, on la « monte » en un mot, et le charcutier l’achètera pour en couronner son étalage savant, dans sa vitrine.
S’il s’en tenait à cela, le charcutier ne serait guère répréhensible. Nous avons vu déjà qu’il nous faisait manger comme chapelure les vieilles croûtes de pain ramassées dans le ruisseau. Nous avons oublié de mentionner le commerce des os de jambonneau. Car, il faut le savoir, le charcutier-moderne est doublé d’un anatomiste. Il se consomme à Paris deux ou trois fois plus de jambonneaux que n’en peuvent fournir les porcs qui y entrent. Il faut donc ruser.
Le même os peut servir presque indéfiniment, sortir chaque soir, savamment garni de la boutique et y rentrer chaque matin rapporté par le biffin. Que dire à cela dans une époque où la falsification fait du café avec des glands de chêne, du vin sans raisin, du beurre sans lait, et bientôt de l’alcool avec des bâtons de chaise.
D’après ce que nous en avons dit, le nombre et la variété de substances qu’il contient, on peut se faire une idée de ce que sont les magasins du chiffonnier en gros. Qu’on juge de la minutie, du soin qui doivent être apportés au classement lorsqu’on saura que, rien que pour les chiffons, il n’y a pas moins de quatre cents espèces différentes - toutes ou à peu près employées diversement par l’industrie.
Certaines maisons de chiffonnage occupent plusieurs centaines d’ouvriers et de femmes pour le triage et le nettoiement des marchandises. Les magasins sont immenses, aménagés par quartiers spéciaux.
Parmi les étoffes, certaines ont une destination plutôt bizarre. Qui se serait douté, par exemple, que les pantalons rouges de nos soldats servaient à faire des bonnets qu’on expédiait en Asie-Mineure.
Il y a matière à réflexion, à raillerie, à attendrissement dans ce qu’on apprend en une simple visite à travers ces musées des produits de la rue.
Georges Renault - Les rois du ruisseau - 1900