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L’âne aux sabots d’airain ou aliboron enlevé par un cheval (Histoire des embarras de Paris) - 1922
mercredi 13 février 2013, par
Un humble chiffonnier parisien, M. Charles Fontaine, avait acheté à l’un de
ses confrères son fonds de commerce (c’est-à-dire le droit de fouiller dans les
poubelles du quartier du Sentier) et son matériel constitué par un petit âne gris, attelé à une voiture. Le mardi 4 avril 1922, pour la première fois, le chîffonnier et son baudet rendirent, ensemble, visite à toutes les boîtes à ordures des rues d’Uzès, de Cléry et Poissonnière. Soudain l’âne refusa d’avancer. Son maitre le caressa, puis l’excita de la voix et du geste et enfin le détela. L’animal consentit alors à parcourir encore quelques mètres, mais redevenu subitement entêté comme un âne qu’il était, il ne voulut plus bouger du tout et cela malgré l’intervention de plusieurs sergents de
ville accourus.
L’horloge pneumatique voisine marquait 9 heures. La circulation était très
intense. L’aliboron, regrettant son ancien maître ou peut-être figé de peur à la pensée de traverser à quatre pattes le boulevard sillonné de rapides automobiles et de bruyants autobus, conserva son immobilité intempestive, en dépit des objurgations réitérées, d’un inspecteur principal de police. Les badauds s’amassèrent ; les cochers, les chauffeurs de taxi crièrent : « Haro sur le baudet ! » Un service d ’ordre ne put rétablir la libre circulation. Bien mieux, l’âne indocile arrêta une automobile. C’était trop. Un agent verbalisa et l’inspecteur de police ordonna d’arrêter l’animal et de l’emmener à la fourrière. Chose qui était plus facile à dire qu’à exécuter et qui fit pousser les hauts cris au chiffonnier.
Jusqu’à 17 heures, l’âne aux sabots d’airain força l’admiration des curieux en résistant aux efforts répétés des escouades d’agents tirant sur les brides ou sur ses longues oreilles pour le faire circuler. Le maître de la têtue bête eut alors une idée : hisser son âne dans une voiture à cheval. Une carriole fut requise. La voiture de Me Aliboron étant avancée, celui-ci s’y laissa « monter », tel un veau ou un mouton.
Le chiffonnier pleura de joie quand les sergents de ville, au lieu d’emmener le récalcitrant à la fourrière autorisèrent à ce qu’il regagnât son... domicile-écurie, où l’attendait un abondant picotin d’avoine. Le dos couvert précautionneusement d’une chaude couverture — il pleuvait et ventait — l’âne partit en voiture, salué, acclamé par la foule. Et voilà comment, après huit heures d’attente, un aliboron fut enlevé par un cheval, la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite.
Le Matin - Mercredi 5 avril 1922