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Un cabaret de chiffonniers dans le quartier Mouffetard - Alfred Delvau - 1862
mercredi 18 avril 2012, par
« Il est, dans le quartier Mouffetard, une vieille rue du XVIème siècle, tortueuse, pénimeuse, squalide [1], dont toutes les maisons suent la misère et l’humidité, dont toutes les fenêtres sont chassieuses [2],- la rue Neuve-Saint-Médard.
Cette rue est digne de ce quartier, qui rappelle désagréablement certains quartiers malsains de Londres (certains districts de Saint-Gilles, les bas quartiers de Westminster et les deux extrémités de White-Chapel) où s’agglomèrent les beggars [3]. Là comme ici, ici comme là, on rencontre des voyous de douze ans qui ont pour femmes des drôlesses de neuf ou dix ans. A Londres, les premiers appellent les secondes leurs Flash-girls ; à Paris, petits chiens voulant lever la patte aussi haut que les grands chiens, ils les appellent leurs largues [4].
D’où viennent et ce que deviennent ces misérables ? Je ne saurais le dire bien sûrement, ne tenant pas à savoir là-dessus plus qu’ils ne tiennent à en savoir eux-mêmes. Je suppose seulement qu’ils ont poussé sur le fumier, et qu’ils sont destinés à mourir dessus. Je suppose qu’ils sont les fruits de quelques concubinages incestueux, et que, fils de chiffonniers, ils seront bientôt chiffonniers,- trouvant le métier facile, lucratif, et agréable en outre, pour les gens qui aiment à remuer les ordures.
Dans cette rue Neuve-Saint-Médard, si vieille, logent ces porteurs de hottes, avec ou sans leurs femelles, avec ou sans leurs petits. On ne saurait y faire un pas sans s’exposer à en coudoyer des ribambelles. D’autant plus que, dans cette rue, demeurent les industriels de la chiffe, non-seulement les trolleurs [5] et les chineurs, mais encore les marchands en demi-gros qui, après avoir longtemps chiffonné et crié la peau de lapin, ont ouvert boutique pour recevoir le produit du chiffonnage des autres.
Le métier a son originalité, s’il a sa laideur, et pour peu qu’on ait quelque cœur au ventre et le nez cuirassé contre les émanations les plus brutales, on peut recueillir là de précieux renseignements sur la vie de ces philosophes nocturnes,- débris humains souvent qui cherchent leur pain quotidien dans les débris sociaux. Ce n’est pas dans ce court article qu’il m’est possible de raconter au long les choses apprises en ces lieux-là sur l’industrie du chiffon ; tout ce que j’en puis dire se résume dans quelques détails probablement ignorés de la plupart de mes lecteurs.
En sortant de la boutique de M. Lafleur, avec Léopold Flameng, nous étions entrés dans une sombre boutique située presque en face,- une boutique de jaunier, c’est-à-dire un cabaret à l’usage des biffins, les messieurs de la hotte et du crochet. Pourquoi jaunier ? A cause de l’eau-de-vie, du poison jaune, à un sou le verre, qui se débite là dedans.
Les biffins étaient attablés dans la salle obscure, ayant laissé à la porte leurs sauvettes, leurs berris et leur 7. Le 7, l’œil devine avec l’esprit, c’est le crochet ; le berri, c’est la hotte ; la sauvette, c’est le mannequin [6]. Ils étaient attablés, mangeant d"énormes salades avec la fourchette du père Adam [7], et arrosant le tout de lampées d’eau-de-vie : rien que de l’eau-de-vie,- pas de vin !
Tout en mangeant leurs feuilles vertes et en buvant leurs verres de jaune, ces gens causaient, avec bruit, mais avec moins de bruit que les habitués de certaines brasseries. De quoi causaient-ils ? Des affaires de leur métier, naturellement, comme nous causons des affaires du nôtre : chacun a les siennes, puisque chacun a le sien. Il y a des parlottes populacières comme il y a des parlottes artistiques et littéraires. Dans celles-là viennent les vaudevillistes et les sculpteurs, les gens de lettres et les peintres ; dans celles-ci viennent les chiffonniers,- et, dans les unes comme dans les autres, chacun cause dans son argot. Les vaudevillistes du Café des Variétés parlent de leurs vaudevilles ; les artistes du Café La Rochefoucauld parlent de leurs tableaux ou de leurs statues ; les gens de lettres de la Brasserie des Martyrs parlent de leurs articles ; les chiffonniers de la rue Neuve-Saint-Médard perlent de leurs chiffons et de leurs peaux de lapin.
Car il n’y a pas que des biffins,- c’est -à-dire des rouleurs, c’est-à-dire des chiffonniers - dans la rue Neuve-Saint-Médard et dans le cabaret spécial dont j’essaye en ce moment de faire la monographie. Il y vient aussi des chineurs, c’est à dire des auvergnats de Saint-Flour ou de la rue Mouffetard,- des industriels qui ramassent tout ce qu’ils trouvent sur le pavé fangeux des rues de Paris, pour faire de l’or avec ce fumier. Les enfants demandent souvent avec curiosité ce que deviennent les vieilles lunes, aussi ignorants là-dessus que les sauvages. Nous, les civilisés, nous sommes plus ignorants encore que les enfants et les sauvages, puisque nous ignorons ce que deviennent nos vieux papiers, nos vieux chiffons, nos vieilles loques, nos vieilles bouteilles, nos vieux bouchons, nos vieilles croûtes de pain, nos vieux clous, nos vieux bouts de cigares, nos vieux cure-dents, nos vieilles peaux de lapin,- tous nos débris, toutes nos épluchures, toutes nos ordures, emissitiæ [8].
Ah ! Je comprends que les anglais, peuple sérieusement facétieux, ou facétieusement sérieux, donnent le même nom aux orpailleurs et aux entrepreneurs des travaux nocturnes,- dont nous aimons si peu à croiser les voitures atmosphériques quand nous rentrons chez nous en sortant du bal, du théâtre ou de chez notre maîtresse. Goldfingers ! Trouveurs d’or ! Goldfingers aussi sont tous ces industriels en haillons, puisque avec toutes ces immondices, avec toutes ces poussières, avec tous ces tessons, avec toutes ces loques, avec tous ces chiffons, avec toutes ces choses sans nom jetées dans la boue avec dédain et avec mépris par tout le monde et ramassées soigneusement par eux, on fait :
Avec les tessons de bouteilles, des bouteilles nouvelles,- des bouteilles sans fin ;
Avec les vieux journaux, du papier neuf destiné à être couvert, de nouveau, de vieilles tartines politiques, économiques et philosophiques ;
Avec les vieux chiffons, du papier de fil destiné à recevoir de belles illustrations ;
Avec les vieux bouchons, des bouchonnets plus propres, plus fermes, plus lisses, destinés à boucher d’autres bouteilles que celles dont on les avait fait sauter ;
Avec le jarre, ou poil des vieilles peaux de lapins, des feutres et des castors destinés à coiffer des têtes humaines,- lorsqu’on n’en fait pas des collets de chinchilla, des mantelets d’hermine, des fourrures de martre, destinés à préserver des morsures du froid les belles épaules de nos femmes et de nos filles ;
Avec les vieux bouts de cigares, des cigarettes neuves pour les jeunes gandins [9] à qui la pipe fait mal au cœur et à qui le londrès [10] coûte trop cher ;
Avec les vieilles ficelles, avec les vieux bouts de corde, du papier à emballage, dit papier-goudron ;
Avec les vieilles croûtes de pain, dont ne voudraient pas des chiens, des croûtes-au-pot [11] succulentes dont se lèchent les doigts les habitués des restaurants à 32 sous, ou des pains d’épice dont se salissent les lèvres tous les enfants que leurs parents mènent aux fêtes publiques ;
Avec les vieux rubans, de vrais édredons qui sans avoir le haut prix de ceux qu’on fabrique avec le duvet de l’edder [12], n’en sont pas moins de vrais édredons ;
Avec nos vieux os, du noir animal [13] ;
Avec les vieux os des autres animaux, des manches de parapluies, des cannes, des dés à jouer, des boutons, des crosse, etc., etc., etc.
C’est un vieux biffin qui nous apprit toutes ces horribles et merveilleuses choses, à nous deux, Flameng et moi, jeunes ignorants qui voulions savoir. Le vieux biffin n’a pas trompé les jeunes ignorants,- j’en ai eu la preuve depuis.
Vous qui voulez savoir, allez dans le cabaret de chiffonniers de la rue Neuve-Saint-Médard, et, au risque d’avoir une indigestion de quinze jours, mangez avec eux de leurs feuilles vertes, buvez avec eux quelques-uns de leurs verres de jaune. »
Delvau, Alfred (1825-1867) - Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris - 1862
[1] se dit d’un mur sale.
[2] Chassie : humeur gluante qui s’amasse sur le bord des paupières.
[3] Mendiants
[4] Femme, maîtresse,- dans l’argot des voleurs et des souteneurs. Larguepé : femme publique.
[5] Marchand de peaux de lapin - chineur quand il achète et trolleur quand il revend
[6] Voiture quelconque, et, spécialement Tapecul,- dans l’argot du peuple.
[7] Les doigts
[8] décombres.
[9] Oisif riche qui passe son temps à se ruiner pour des drôlesse,- et qui n’y passe pas beaucoup de temps, ces demoiselles ayant un appétit d’enfer.
[10] Cigare de vingt-cinq centimes de la Havane,- ou d’ailleurs.
[11] tranches de pain qu’on met au fond d’une casserole, qu’on laisse gratiner avec un peu de bouillon, qu’on dresse dans la soupière et sur lesquelles on verse le bouillon.
[12] canard
[13] Le noir animal est produit par la calcination partielle, au four (vase clos), d’os d’animaux.