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Concert tunisien à Montmartre - 1888
mercredi 12 février 2014, par
Un de ces derniers soirs, n’ayant pas grand’chose à faire, et le désœuvrement étant venu, nous prîmes, sans trop y faire attention, le chemin des boulevards, c’est-à-dire le chemin qui conduit à Athènes. Un bon cigare aux lèvres, la canne dans la poche du paletot, nous déambulions dans les rues de Paris depuis quelques instants, lorsque nous rencontrâmes deux de nos bons amis, un poète et un peintre.
Un poète et un peintre !
Notre sort fut immédiatement fixé, la Providence nous envoyant, fort à propos, les éléments d’une bonne soirée sous la forme de deux camarades exquis, de deux fervents, forts comme des Turcs en matière de distractions parisiennes.
Le poète, — c’était Paul Arène, — proposa hardiment de prendre la route des boulevards extérieurs, où, prétendait-il, existait une baraque foraine abritant, sous ses tentes et sa charpente, une famille tunisienne venue là tout exprès pour donner des concerts. L’idée nous était particulièrement agréable. Le peintre, — c’était Frédéric Régamey, — accepta d’emblée, déjà séduit par le projet d’enrichir son album de quelque croquis savoureusement oriental. Nous envahîmes donc tous les trois la rue des Martyrs, en gens résolus, bien sûrs de trouver, au bout de leur course, un amusement pittoresque et propre à favoriser l’éclosion de quelques paradoxes sur l’art.
Notre enthousiasme ordinaire était, ce soir-là, singulièrement surchauffé. Le moyen d’y résister, d’ailleurs ! Arène, ravi de nous être agréable et caressant sa barbe de pâtre grec, nous énumérait patiemment les délectables surprises qui nous attendaient. L’exquis poète ne manqua pas d’ajouter avec un sourire malicieux que la soirée serait couronnée par un bock : — « Et ce bon bock, ajouta-t-il avec feu, on le prendra dans la rue d’Orsel, sur le côteau de Montmartre, chez une aimable tavernière dont le profil rappelle fortement celui de Diane de Poitiers ! »
Un concert arabe à Montmartre, non loin de la Grand’Pinte, à deux pas des bureaux de la rédaction du Chat Noir cela peut passer pour extraordinaire, mais c’était pourtant vrai. Quoi ! lorsque l’antique Tunes est à l’ordre du jour, lorsque les feuillets du dossier Bokkhos traînent encore sur les tables d’imprimerie, lorsque Moustapha-ben-Ismaïl vient à peine de quitter Lutèce en emportant les dernières jumelles de nos bazars, des juifs, de vrais juifs de Tunis, faisant état de musiciens, campent sur le boulevard de Clichy, presque sous les ailes du moulin de la Galette !
Aubaine inespérée pour le chroniqueur, régal délectable. Il fallait à tout prix savourer ce concert. Et nous le savourâmes, cyniques comme des païens du temps jadis.
Nous pénétrâmes donc tous les trois dans la baraque foraine, avec des sauts de cabri. Les mots : Concert tunisien, peints en rouge sang-de-bœuf sur la porte, avaient nous ne savons quoi de rassurant, de patriarcal. Pourtant, dès l’entrée, après que chacun de nous eut versé ses vingt centimes, une sorte d’hésitation nous saisit. Le contrôle, composé de quatre adolescents recrutés à Marseille et coiffés d’un tarbouch invraisemblable, nous parut servir de préface à quelque gigantesque fumisterie. Mais il était trop tard : un alléchant tambour arabe, résonnant à nos oreilles, vint nous enlever toute idée de retraite.
Du premier coup, le peintre Régamey fut ébloui.
Il y avait bien de quoi.
Sur une estrade élevée au fond de la baraque, un banc couvert de nattes et de tapis turcs servait de siège à la famille tunisienne. Un vieil Arabe, énorme, colossal, à face moustachue, indolente, apoplectique, jouait d’un petit violon maure au moyen d’un microscopique archet de laiton. A sa gauche, une matrone, paresseusement accroupie dans sa longue tunique de coton blanc, tenait le triangle avec une dextérité suffisante. Mais la merveille du concert était la petite Fatma ! Assise à la droite de son formidable père, le vieil Arabe au violon maure, elle frappait gracieusement sur le fond de son tambour en poterie bleue, agitant ainsi follement les sequins qui garnissaient son corsage.
Positivement, l’aspect était amusant. Le concert ne manquait pas d’une certaine originalité. Un quart d’heure environ fut employé à glapir des ghazels, à mi-voix, sur un rhythme monotone peut-être, mais original et bizarre.
L’Arbi, chef de la famille, maniait son instrument avec gravité et contemplait obstinément, selon la mode orientale, la chanteuse assise à sa gauche. Ce gros homme, vu de profil, présentait un aspect des plus réjouissants. Son burnous blanc, en poils de chameau, lui formait une coiffure étrange qui ressemblait, à s’y méprendre, à la gargoulette — la gourde en terre — de nos paysans provençaux. Entre temps, lorsque la musique indiquait un arrêt d’une strophe à l’autre, le père de Fatma, suspendant son jeu, laissait échapper de sa poitrine des soupirs aussi bruyants que les halètements d’un soufflet de forge.
Enfin l’Arabe, se levant, salua le public à la mode berbère. Puis, ayant amené sa fille sur le devant de l’estrade, il se livra à une pantomime éloquente et comique à la fois. D’un geste brusque il se frappait la poitrine en souriant, exhibait les bras nus de la jeune personne, rappelant par des inflexions de tête répétées qu’il était bien le père de cette merveille de treize ans éclose sous le ciel ardent des États barbaresques. Cette vanité paternelle nous réjouit fort, et valut au musicien mahométan une certaine considération dans les rangs de l’auditoire. Et telle est la finesse des Orientaux qu’ayant deviné ce sentiment, il ne put faire moins que de remercier le public par quelques mots courtois rauquement glapis en arabe.
Nous obtînmes ensuite de la jeune personne une danse, que les facétieux marseillais du contrôle baptisèrent pompeusement danse du sérail. « Pourquoi pas le pas des écharpes ? » grommelait Paul Arène, qui, évidemment, n’était pas convaincu.
Cependant, une autre jeune fille, à laquelle nous n’avions pas fait jusque-là grande attention, s’étant levée d’un coin de l’estrade, risquait quelques entrechats, trop lourds pour n’être pas timides. Sa gaucherie mal dissimulée, son accoutrement sans couleur locale, son sourire à peine contenu, ne tardèrent point à nous apprendre que nous étions en présence de quelque cuisinière du quartier d’Europe en rupture de fourneau. C’était, nous le déclarons sincèrement, la seule supercherie que renfermât le concert tunisien.
La lune promenait son disque d’argent dans le ciel lorsque nous sortîmes de la baraque ; et nos amis récitaient avec ferveur le Sélam de Théophile Gautier.
C’est ainsi que, à bon compte, nous avions pu avoir, en plein Paris, la vision de l’Orient, l’impression d’un intérieur tunisien, sans passer la mer comme les mulets du train des équipages, et, surtout, sans trop nous éloigner de cette adorable contrée parisienne que Roqueplan appelait la Laurétanie.
Singulière ville, tout de même, que ce Paris où les sujets du bey râclent le violon et pincent le derbouka devant la station de l’omnibus des Batignolles !
Tancrède Martel (1856-1928) - Paris païen - 1888